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Mitra-Varuna. Essai sur deux représentations indo-européennes de la souveraineté

Georges Dumézil

Georges Dumézil, Mitra-Varuna, essai sur deux représentations indo-européennes de la souveraineté (Bibliothèque de l'École des Hautes Études, Sciences religieuses, LVIe vol.). Paris, Leroux, 1940 ; 1 vol. in-8°, xn + 150 pages.
 
Georges Dumézil, Mitra-Varuna, essai sur deux représentations indo-européennes de la souveraineté (Bibliothèque de l'École des Hautes Études, Sciences religieuses, LVIe vol.). Paris, Leroux, 1940 ; 1 vol. in-8°, xn + 150 pages.

Dans ce nouveau travail, l'auteur reprend, complète, approfondit certaines vues de ses recherches antérieures, notamment ; Le problème des Centaures (Rev. Et. anc., 1931, p. 167-169), Ouranos-Varuna, Flamen- Brahman (ibid., 1936, p. 376-377), La préhistoire des flamines majeurs, et institue d'autres investigations qui vont dans le même sens. Il s'agit toujours de mythologie comparative dans le domaine indo-européen ; mais sa méthode est allée se précisant et se définissant. C'est aux deux extrémités, dans le monde italo-celtique et dans le monde indo-iranien, qu'il trouve de préférence les faits analogues. Il constate, en effet, sous l'influence de M. Vendryes, que c'est là que s'est le mieux maintenu l'héritage de la communauté primitive. La Grèce tient maintenant dans son étude une part d'autant plus subordonnée et effacée que sa mythologie apparaît comme d'origine essentiellement non indo-européenne, mais égéenne (p. 93). Les peuples germaniques, dont un livre brillant et fécond du même auteur analysait naguère les « mythes et les dieux », n'ont pas eu, pour maintenir leur part du bien ancestral, ces prêtrises fortement organisées dont Rome et l'Inde fournissent les meilleurs types. Néanmoins, si la base de l'enquête est ainsi donnée par les faits italo-celtiques et indo-iraniens, M. Dumézil ne s'interdit pas à l'occasion de recourir à tout ce qui peut chez les autres Indo-Européens les étayer et les éclairer.

Sa méthode s'est encore précisée en un autre sens. Plus qu'aux faits isolés, c'est aux connexions qu'elle s'attache, et, pour les mieux ressaisir, à l'histoire des religions la linguistique comme l'histoire du droit prêtent leur concours. L'auteur, p. 10, répond de façon pertinente aux objections qu'on a plusieurs fois tirées du caractère non décisif de ses étymologies : il suffît qu'elles ne soient pas phonétiquement impossibles, car, entre les diverses solutions phonétiquement possibles, ce n'est point la linguistique (la phonétique) qui choisit, mais son accord avec la sociologie. Tout ceci donne l'impression rassurante d'un chercheur prêt à se critiquer lui-même (p. 94), à discerner dans ses travaux antérieurs ce qui est fécond et ce qui est illusoire, à conquérir ainsi la pleine maîtrise du domaine qu'il a su si vigoureusement se tailler.

Nous proposerons néanmoins encore quelques doutes en ce qui concerne les éléments latins. M. Dumézil utilise également faits de langue et d'institution dont l'antiquité n'est pas niable, et légendes et mythes, tels que Tite-Live et Ovide les présentent : il faut confesser qu'ici on hésitera parfois à le suivre. Ainsi, dans le Problème des Centaures, p. 212- 213 (cf. Mitra-Varuna, p. 7, 17, 31), il utilise le récit d'Ovide sur Romulus et les Luperques ; il y découvre la vie sauvage et primitive de cette confrérie. En fait, Ovide explique la nudité de ces prêtres par ceci qu'un jour Romulus et sa bande étaient nus, en train de se livrer à des jeux sportifs : telle est l'aitiologie. Or, si l'on songe qu'à Rome la nudité sportive était inconnue et suspecte (Cicerón, Tusculanes, IV, 70 ; cf. Friedlaender, Darstellung der Sitten, 10e éd., t. III, p. 153), le conte d'Ovide n'avoue-t-il pas son origine grecque et tardive ? De même, pour Numa, plus d'un trait qui sert à M. Dumézil à le rapprocher de l'Inde et de Manu pourrait bien venir de biographes grecs ou latins influencés par le pythagorisme (par exemple, ce que dit Plutarque, Numa, 15 et surtout 8, malgré Dumézil, p. 57). M. Gumont reconnaissait naguère (voir ses Mages hellénisés) dans certaines vies grecques de Zoroastre des influences du même genre : ce que les Grecs faisaient pour l'Orient, ils étaient prêts à le faire pour l'Occident. A Rome, il importe donc de bien distinguer faits de langage et d'institution — et mythes et légendes.

M. Dumézil établit ce qu'il appelle des couples de notions opposées et complémentaires. A la religion régulière, ordonnée, majestueuse des brahmanes et des flamines, font antithèse les explosions momentanées, furieuses, précipitées des Luperques et, dans l'Inde, de leurs correspondants mythiques, les Gandharvas. Un type de souveraineté est en rapport avec la première, celle qu'à Rome incarne le fondateur du flamo- nium, Numa. Un autre type, avec la seconde : Romulus, qui a institué les luperques. Ces contrastes singuliers qui, chez les rois de Rome, ont toujours frappé les historiens, ces portraits, qui s'opposent, de Romulus et de Numa, de Tullus Hostilius et d'Ancus Martius, ne seraient point dus à quelque parti pris d'artiste, mais exprimeraient des conceptions

religieuses : relatives à la souveraineté, elles remonteraient au passé indo-européen. Romulus a pour Dieu Jupiter, Numa Fides, le respect des engagements, qui est pour lui ce que la çraddhà, étudiée par Sylvain Lévi, est pour Manu. Au couple Fides-Jupiter correspond celui de Mitra- Varuna, où Varuna représente la « forme terrible » de la souveraineté, Mitra, la forme contractuelle.

L'existence à Rome de Dius Fidius, d'un Jupiter qui est Fides, ne serait-elle pas un démenti explicite à la thèse de l'auteur ? Il y répond, plutôt faiblement, il faut le dire, en établissant une antithèse de Dius Fidius et de Summanus. Assez faiblement, car l'ancienneté de leur opposition, son importance dans l'histoire de Jupiter dont ils sont deux aspects sont loin d'être aussi bien attestées qu'il le faudrait. Bien hardi dans ce qui suit nous paraît être de retrouver Manu dans le Manius Ege- rius d'Aricie, et d'y lier l'étymologie des Manes, bien hardi aussi le rapprochement d'Ila fille de Manu et d'Ilia fille de Numitor. Mais M. Dumézil nous invite à ne pas voir dans ces pages « une des pièces maîtresses de sa construction » (p. 63).

M. Dumézil pense que Mitra et Varuna ont eu dans le droit, pour les dettes, un rôle qui fait du premier celui qui préside avec bienveillance aux échanges réguliers, du second celui qui « lie » les mauvais payeurs. A Rome, ce contraste se retrouverait, complètement laïcisé, dans celui du mutuum et du nexum. Mutuum et nexum ne seraient point, au moins au début, deux formes successives de l'engagement, mais bien deux concepts corrélatifs, et « les deux composantes du mécanisme » (p. 76).

Dans les chapitres qui suivent, les mythologies grecque et surtout germanique, font intervenir de nouveaux éléments de comparaison. Il serait long d'analyser tous les rapprochements que multiplie l'ingéniosité de l'auteur ; retenons en particulier l'étude des légendes de Codes et de Scaevola qui seraient les pendants du dieu borgne Odhinn et du dieu manchot Tyr.

Pierre BOYANCÉ.

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