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Liber

Introduction générale à  l'étude des doctrines hindoues

René Guénon

René Guénon’s foundational study of Hindu doctrines, presenting them as expressions of an immutable metaphysical tradition while challenging Western interpretations of Indian religion and philosophy.
The New Mithraeum

M. Guenon est le premier et le seul qui ait jamais compris les doctrines hindoues. Ni les théosophes, qui sont des charlatans, ni les indianistes férus de préjugés classiques et occidentaux n'y peuvent rien entendre. Préjugé que de penser que la Grèce ne doit pas beaucoup à l'Orient, beaucoup à l'Inde en particulier; préjugé que de ne pas admettre l'antiquité fabuleuse des métaphysiques hindoues. Idée préconçue que de croire à une évolution ou à un progrès dans les systèmes orientaux : il n'y a pas de systèmes, il n'y a pas d'évolution, il n'y a qu'une « tradition » et celle-ci doit s'entendre au sens où les Orientaux l'entendent encore aujourd'hui.

On voit que l'auteur ne pèche pas par excès de modestie. Ce n'est pas qu'il soit entièrement incompétent : la troisième partie (chap. IX à XIV) qui traite des divers systèmes (pardon, des darçanas) appelés nyâya, vaisheçika, sânkhya, yoga, mîmânsâ et vedânta prouverait le contraire. L'auteur a évidemment étudié ces choses mais je ne sais si son exposé est de nature à les faire saisir par qui ne peut les approcher autrement. Nous ne ferons pas un grief à M. Guenon de sa suffisance de métaphysicien conscient — y a-t-il jamais eu en Europe un métaphysicien avant M. Guenon? On se prend à en douter ; — ni de la place énorme que tient dans son livre la polémique, c'est-à-dire le plus souvent des assauts contre de multiples moulins à vent. La partie réellement constructive de son livre finit par se réduire à très peu de chose tant il est rempli de déclamations contre l'orientalisme « officiel », contre l'esprit occidental, dont la pitoyable infériorité vis-à-vis de l'Orient nous est affirmée, sinon démontrée, en mainte et mainte page.

Je veux bien que Max Millier, un Allemand de naissance et d'éducation, ait teinté de kantisme son exposé des doctrines hindoues ; que P. Deussen, disciple de Schopenhauer, manque d'objectivité quand il essaye d'accorder sa piété pour son maître et son admiration pour les Upanishads ; mais ces exagérations ne sont pas tout l'orientalisme. Et M. Guenon en agit-il autrement quand il cherche, assez timidement du reste, à établir un pont entre la métaphysique scolastique et celle du Vedânta? Je n'ose dire qu'il y ait réussi. Notre auteur s'indigne qu'on ait osé qualifier cette doctrine de monisme et de panthéisme. Il ne s'agit pas, selon lui, de monisme mais de non-dualité. En effet, le monisme s'oppose à la dualité de l'esprit et de la matière, tandis que le Vedânta affirme l'identité du moi et du non-moi. Soit ; ne chicanons pas pour le mot monisme. Mais le terme de panthéisme est le seul qui convienne à un système enseignant à l'individu que le salut c'est l'absorption dans l'Un, qui est en même temps le Tout.

Il faut suivre en tout la tradition indigène ; s'arrêter à un texte parce qu'il est le plus ancien, c'est faire preuve d'un étrange aveuglement, car la tradition est orale bien avant d'être écrite. Peut-être certains orientalistes s'étonneront-ils que M. Guenon se croie obligé de leur rappeler ces choses. Toujours est-il qu'on en tire des conclusions inattendues. Entre le Rig-Véda, dans ses parties anciennes, et les Upanishads il a pu s'écouler un millier d'années. Si certaines doctrines ne sont attestées que dans les écrits plus récents, cela ne nous empêche pas de supposer qu'elles remontent jusqu'à l'époque du Rig-Véda ou même au delà. La tradition orale suffit. Sans doute : rien ne nous empêche de supposer que les contemporains d'Agamemnon et du bouillant Achille dissertaient déjà de la matière et de la forme et que « tradition orale » jusqu'alors, ces notions n'aient été couchées par écrit qu'à l'époque d'Aristote... L'hypothèse est absurde pour la philosophie grecque. Elle n'est pas moins gratuite quand il s'agit de la métaphysique hindoue.

Si l'on ajoute que M. Guenon a une conception de l'Inde telle que le bouddhisme ne saurait y trouver place — ses efforts pour se débarrasser de cet astre troublant sont instructifs et montrent l'apriorisme de la méthode — ; qu'il nie l'existence du mysticisme dans l'Inde, alors que le terme de bhakti suffit à lui seul à le réfuter, pour ne rien dire d'une foule d'écrits mystiques, dans le bouddhisme et ailleurs ; on pourra se rendre compte du genre d'originalité dont son ouvrage fait preuve ; nous ne le croyons pas fort enviable.

Joseph Mansion.

 
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