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Les Mages hellénisés. Zoroastre, Ostanès et Hystaspe d'après la tradition grecque

Franz-Valéry-Marie Cumont Joseph Bidez

Chronique bibliographique de la Société «Les Belles Lettres » LES MAGES HELLÉNISES ZOROASTRE, OSTANÈS ET HYSTASPE D'APRÈS LA TRADITION GRECQUE1 Le génie original que l'Iran manifesta dans la politique et dans les arts ne s'affirma nulle p...
 
Chronique bibliographique de la Société «Les Belles Lettres »

LES MAGES HELLÉNISES

ZOROASTRE, OSTANÈS ET HYSTASPE D'APRÈS LA TRADITION GRECQUE1

Le génie original que l'Iran manifesta dans la politique et dans les arts ne s'affirma nulle part avec plus de force que dans ses croyances. Parmi les religions de l'antiquité, aucune n'eut plus d'élévation que celle des Perses ; après avoir été pendant de longs siècles la foi d'un très grand peuple, seule, de tous les cultes de l'ancien paganisme, elle a pu se conserver à travers le moyen âge jusqu'à nos jours. Mais le créateur du puissant système théologique et moral que fut le dualisme iranien, Zoroastre, reste pour nous une figure nébuleuse dans un passé indéterminé. Si sa prédication eut un retentissement qui résonna au loin dans l'espace et dans le temps, lui-même devint un personnage mythique, enveloppé de légendes touffues, mais sans consistance. Les érudits ne sont d'accord ni sur sa patrie, ni sur la date ou l'étendue de sa réforme. Si nous cherchons à définir son œuvre, nous constaterons en particulier une contradiction troublante et à première vue inexplicable entre le contenu des livres sacrés du mazdéisme et les informations que nous fournissent les auteurs grecs.

Le zoroastrisme élève le dieu suprême Ahoura-Mazda, omniscient, omniprésent, beaucoup au-dessus des autres puissances divines : siégeant dans l'éternelle lumière de l'empyrée, il est, comme le dit une inscription de Persépolis, «le créateur de cette terre, le créateur du ciel, le créateur de l'homme ». Cette religion abomine le culte rendu aux esprits du mal, Ahriman et ses dévas, et par là même, elle condamne absolument les pratiques de la sorcellerie, qui invoque le secours des démons. Elle n'a que des connaissances rudimentaires en astronomie, et par suite, elle reste exempte de spéculations astrologiques et réfractaire à la divination sidérale des Babyloniens.

Selon les Grecs, au contraire, Zoroastre est le disciple ou même le maître des «Chaldéens » et l'auteur de gros traités d'astrologie. Lui et les Mages héritiers de son savoir, dont le plus fameux est Ostanès, ont inventé et développé l'art suspect qui leur doit son nom de magie ; ces Mages font des offrandes aux démons maléfiques, et ils célèbrent des sacrifices nocturnes afin de se garder d'Ahriman. Pour beaucoup d'entre eux, Ahoura-Mazda n'est plus l'Être suprême : le premier Principe est le Temps infini, qui a engendré, frères jumeaux, les dieux du Bien et du Mal, presque égaux en puissance. On pourrait multiplier les exemples de cette disparate fondamentale entre le témoignage de l'Avesta et celui de nos sources helléniques.

Se peut-il que l'imagination des Grecs ait sans motif défiguré à tel point la réalité ? Comment s'est opérée une pareille métamorphose de la doctrine zoroastrienne ? Ce livre, si nous ne nous abusons, apporte une solution à ce problème.

Les Mages que les Grecs ont le mieux connus n'étaient pas des zoroastriens orthodoxes. Ceux avec qui ils ont eu les relations les plus directes et les plus constantes sont ces «Maguséens », prêtres des colonies mazdéennes qui s'établirent dès l'âge des Achéménides à l'Ouest de l'Iran, depuis la Mésopotamie jusqu'à la Mer Égée, et qui s'y maintinrent jusqu'à l'époque chrétienne. Ces émigrés, séparés des contrées où triompha la réforme de Zoroastre, qui dans sa rigueur originelle ne put jamais être que la loi d'une élite peu nombreuse, échappèrent dans une large mesure à son action ; ils n'en adoptèrent que partiellement les doctrines et ils restèrent ainsi plus fidèles que leurs congénères de la Perse aux vieilles croyances naturistes des tribus iraniennes. Leur éloignement de la pure théologie zoroastrienne fut favorisé par le fait qu'ayant adopté une langue sémitique, l'araméen, ils devinrent incapables de lire les textes avestiques, et selon toute probabilité ils ne possédèrent aucun livre sacré écrit en zend ou pehlvi.

De plus, ces « Maguséens », établis au milieu de populations allogènes, furent par là même plus exposés à subir des influences étrangères. Le propre de cette caste sacerdotale, la qualité dont elle se targuait avant tout, c'était d'être « sage ». Non seulement elle possédait la science des choses divines et se flattait de pouvoir seule se faire exaucer des dieux, mais elle raisonnait aussi sur l'origine et les lois de l'univers, sur les propriétés de la nature et la constitution de l'homme. Lors-qu'après les conquêtes de Gyrus, ces prêtres entrèrent en contact avec les Chaldéens de la Mésopotamie, ils subirent fatalement l'ascendant d'un clergé qui était alors le plus instruit du monde ancien. Dans ce grand centre scientifique qu'était alors Babylone, ils apprirent en particulier l'astronomie et ils adoptèrent sa sœur bâtarde l'astrologie. Puis après Alexandre, quand l'hellénisme s'implanta en Asie, leur curiosité toujours en éveil s'intéressa aux idées des philosophes, et ils subirent en particulier l'influence du stoïcisme que des affinités profondes rapprochaient des religions de l'Orient.

Entre ce mazdéisme de l'époque séleucide ou parthe et celui du clergé sassanide, il y a toute la distance qui sépare le judaïsme alexandrin de celui du Talmud. Au lieu d'une dogmatique rigide et d'une morale de stricte observance, nous trouvons des doctrines d'une extrême souplesse et se prêtant à tous les syncrétismes. Aucune autorité théologique ne pouvait imposer aux Mages occidentaux un conformisme que leur dispersion même devait exclure, et si leur rituel, scrupuleusement observé, paraît avoir eu une grande fixité, leurs théories ne devaient pas s'accorder mieux entre elles que celles des Chaldéens, qui, partagés en plusieurs écoles, se distinguaient, selon Strabon, par une grande diversité d'opinions.

Mais toutes ces acquisitions intellectuelles qu'avaient faites les Mages au contact de deux civilisations étrangères furent attribuées à leur fondateur, dont la sagesse ne pouvait les avoir ignorées et à qui ils ne pouvaient eux-mêmes avoir été infidèles. L'honneur en fut donc reporté à Zoroastre, de même que les Pythagoriciens prétendaient être redevables à leur Maître de découvertes que l'école avait faites longtemps après lui. On se figura ainsi un Zoroastre non plus seulement théologien, moraliste et prophète, mais magicien et astrologue, cosmographe et naturaliste, et son successeur Ostanès ajouta à ces qualités celle d'alchimiste.

Sans doute, les œuvres de ces sages dont nous publions les fragments sont apocryphes ; ils en sont donnés faussement comme les auteurs, mais elles sont vraies d'une vérité plus profonde, car elles nous instruisent de ce qu'était la religion des Mages occidentaux au moment où elles furent rédigées, c'est-à-dire à l'époque hellénistique.

Or, nous le disions, ces mazdéens de la Diaspora iranienne furent ceux avec qui les Hellènes entrèrent le plus tôt et restèrent le plus longtemps en rapports intimes. Les anciens affirmaient que les penseurs de la Grèce, même les plus éminents, un Pythagore, un Démocrite, un Platon, s'étaient instruits chez les Mages, et ces assertions ont été tour à tour tenues pour exactes ou rejetées en bloc, et en vérité l'étude de l'Avesta ne leur a guère apporté d'appui. La lecture du vieux recueil zend nous transporte dans une sphère intellectuelle et morale qui paraît radicalement différente de celle ou se meuvent les raisonnements des philosophes. Mais par contre, dans les faibles débris qui nous sont parvenus des œuvres grecques du Pseudo-Zoroastre ou du Pseudo-Ostanès apparaissent de curieuses analogies avec certaines conceptions présocratiques ou platoniciennes. S'efforcer de préciser les croyances des « Maguséens » est ainsi faciliter la solution d'un des grands problèmes de l'histoire de la pensée antique, celle des rapports de l'hellénisme et de l'Orient. Peut-être n'aurons-nous pas perdu notre peine en remplissant des pages multiples de textes dont pas une ligne n'est authentique, s'ils aident à établir une connexion entre les spéculations les plus hautes de la Grèce et celles de l'Iran. Nous apercevons d'abord des montagnes dont des cimes isolées émergent au-dessus de denses brouillards, mais dès qu'une éclaircie se produit, nous voyons s'enchaîner leurs flancs élargis.

Franz Cumont

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