Du Mithraïsme à la Franc-maçonnerie. Une histoire des idées
Assemblée de francs-maçons réunis pour l’initiation d’un maître.
Creative Commons
Les premières mentions documentées du culte de Mithra en Europe, avec des allusions à des dieux aux noms orientaux, une iconographie abondante et sans ambiguïté, et des temples sombres et souterrains, apparaissent dès la fin du Ier siècle. La Thébaïde de Stace est le premier texte latin à nommer Mithra, qui « sous les rochers de l’antre des Perses, tord les cornes du taureau réticent. » La première représentation de Mithra sacrifiant le taureau sacré n’a été trouvée qu’au début du IIe siècle, dans une sculpture qui lui est dédiée par un certain Alcimus, esclave d’un préfet de Trajan.
Comme il est bien connu, la persécution puis l’interdiction des cultes païens à partir du IVe siècle ont mis fin aux anciennes organisations cultuelles telles qu’elles étaient connues jusqu’alors, y compris le Mithraïsme. Dès lors, dans tout l’Empire, les temples dédiés à Mithra ont été fermés, leurs sculptures décapitées et les fresques du Dieu Invincible recouvertes de plâtre dans le meilleur des cas.
[mtscit000181]
Cependant, un bon nombre d’initiés ont survécu à la persécution. Et avec eux, de manière plus ou moins orthodoxe, subsistèrent les mystères qui leur avaient été révélés, le souvenir des rituels qu’ils pratiquèrent, et les connaissances qu’ils purent accumuler. Un savoir qui continua à être transmis sottovoce à d’autres esprits curieux désireux de connaître qui était ce dieu solaire de la fraternité que leurs ancêtres adoraient avant que le christianisme ne s’impose comme seule vérité dans une Europe qui pénétrait dans les ténèbres du Moyen Âge.
La connaissance, ce matériau élastique et incassable
La connaissance, les idées, la sagesse et la culture en général sont une étrange affaire. Comme l’énergie — et c’est peut-être là le sujet — les idées ne naissent pas du néant et ne sont jamais complètement détruites ; elles sont simplement transformées. Les idées, à l’instar des dieux, changent de forme ou de nom, perdent des attributs et en acquièrent d’autres ; elles circulent dans la hiérarchie des écoles, comme les dieux dans celle des panthéons, mais elles finissent toujours par réapparaître, d’une manière ou d’une autre, là où on les attend le moins. C’est peut-être parce que les idées sont aussi éternelles que l’existence elle-même, ou parce qu’elles sont faites de la même essence que les archétypes de Jung, qui sont la matière première dont se nourrissent la mythologie aussi bien que nos rêves les plus banals.
Mithra, le dieu invincible, est un bon exemple de la pérennité des valeurs et des dieux qui les représentent. Son origine est si lointaine qu’elle se perd à l’aube de l’histoire. Le plus ancien document connu le mentionnant, au-delà des frontières de l’Empire romain, est une tablette d’argile du XIVe siècle av. J.-C., provenant de Boğazköy, ancienne capitale de l’Empire hittite, dans l’actuelle Turquie. Dans ce document, Mithra, avec d’autres dieux indo-aryens, sert de garant d’un accord entre les Hittites et les Mitanni[1].
En fait, le nom Mithra vient du proto-indo-iranien *mitra, qui signifie « contrat ». Dans le sous-continent indien, Mithra est considéré comme le protecteur de la parole donnée, des réunions — qu’il préside — et, par extension, de l’honnêteté et de la fraternité. Même sens pour le Mithra iranien, dont la présence perdure malgré la réforme de Zarathoustra, qui tenta d’imposer un dieu unique au panthéon mazdéen[2].
La franc-maçonnerie spéculative est née dans un contexte historique et géographique particulier qui imprègne profondément chacun de ses aspects formels, tout en dissimulant ses origines
L’Ère du Taureau et celle de la Vraie Lumière
Le mythe central de Mithra, c’est-à-dire le sacrifice du taureau céleste — auquel participent un corbeau, un scorpion, un chien et un serpent —, qui permet la régénération de la nature, est connu depuis l’Antiquité comme un acte fondateur de la civilisation. Des mentions d’un bovidé sacré envoyé par les dieux dont le sacrifice sera fondamental pour la vie sur terre apparaissent dans des textes aussi anciens que L’Epopée de Gilgameš ou L’Avesta ou encore L’Odyssée.
Les différents motifs qui composent la tauroctonie mithraïque coïncident, en effet, avec l’intersection à l’équateur céleste de la constellation du Taureau avec celles du Corbeau, du Scorpius, du Canis Minor et de l’Hydre. Cet alignement planetaire, appelé Ère du Taureau[3], s’est produit pour la dernière fois entre 4000 et 2000 avant J.-C. Cette époque est marquée par l’apogée de la civilisation sumérienne, la création des premières cités-États en Mésopotamie et la naissance de l’écriture.
Les Sumériens ont été parmi les premières civilisations à étudier les étoiles et à nommer les constellations que, malgré les traductions, nous reconnaissons encore aujourd’hui.
Il s’agit donc d’une période charnière pour l’humanité. L’Ère du Taureau correspond au début de la civilisation telle que nous la considérons aujourd’hui, une période qui commence approximativement en 4000 avant J.-C., l’année que les Francs-Maçons choisirent comme leur Anno Lucis, ou année de la création.
Mithra, le Grand Architecte de l’Univers
L’arrivée de Mithra dans l’Empire romain fait encore l’objet de débats entre spécialistes. Ce dieu archaïque mais civilisateur, protecteur de l’amitié et des accords, apparaît en Europe occidentale sous une forme inédite. On ne trouve pas Mithra représenté de manière aussi explicite — exécutant le taureau sacré ou partageant un repas avec Sol sur la peau du taureau sacrifié — au-delà des frontières de l’Empire. Cependant, l’origine orientale du culte mithriaque en Occident est attestée par plusieurs éléments : la hiérarchie initiatique elle-même, qui comprend un degré dit « le Perse » ; le costume caractéristique de la divinité ; et de nombreuses épigraphies et mentions latines, comme la Thébaïde mentionnée plus haut.
Malgré ces preuves nombreuses qui relient le Mithra romain aux dieux orientaux homonymes, certains théoriciens contemporains avancent des thèses « créationnistes » qui tentent de dissocier le phénomène occidental de celui des autres régions du monde. Quoi qu’il en soit, la fonction de Mithra comme dieu protecteur de la parole donnée, des contrats et de l’amitié perdura dans l’Empire et dans ce qui en subsista, tout comme dans l’ensemble des territoires indo-aryens.
C’est précisément la valeur de la fraternité entre les hommes — indépendamment de leur origine, de leur condition ou de leur statut (rappelons que parmi les initiés figuraient aussi bien des empereurs que des esclaves) — qui contribua, au XIVe siècle, à la naissance des premières loges hermétiques écossaises, fondement de ce que nous appelons aujourd’hui la franc-maçonnerie spéculative[4].
Le temple comme reflet du cosmos
Les convergences entre les Mystères de Mithra et la Franc-maçonnerie ne s’arrêtent pas là. Tout Maître Maçon intéressé par le mithraïsme ne manquera pas de relever des points d’union allant du plus abstrait au plus concret. De nombreux aspects d’ordre symbolique, philosophique ou conceptuel, mais aussi matériel et pragmatique, se rejoignent dans les deux traditions, à commencer par l’espace même dans lequel évoluent les initiés. Il suffit de visiter un temple de Mithra et un temple maçonnique pour se rendre compte qu’il s’agit, en substance, d’une seule et même chose : dans les deux cas, l’espace est conçu comme une représentation terrestre du cosmos que les âmes doivent traverser au cours de leur processus d’incarnation — ou réincarnation —, comme l’explique Porphyre dans L’Antre des Nymphes. Cet espace est présidé par le Soleil et la Lune, et son image cultuelle est soit la représentation symbolique du Grand Architecte de l’Univers, soit celle de Mithra sacrifiant le Taureau.
Les parallèles architecturaux sont également frappants. Les deux temples présentent un plafond voûté orné d’étoiles, et il s’agit toujours de chambres closes, sans fenêtres, ou du moins fermées à l’extérieur, parfois percées d’ouvertures stratégiques qui permettent d’illuminer l’image sacrée à certaines périodes de l’année. Le temple mithriaque, comme le temple maçonnique, est un lieu intemporel : on y accomplit des mystères, on y initie les membres de la communauté, on y délibère sur des questions terrestres et, surtout, on y forge la fraternité entre les frères. La taille réduite des deux espaces reflète aussi leur vocation communautaire : ils sont pensés pour des groupes n’excédant pas la trentaine de personnes, et sont organisés selon les quatre directions d’un plan rectangulaire. De part et d’autre d’un couloir central, au nord et au sud, les maçons sont assis et les mithraïstes allongés, alignés face à face selon leurs degrés et leurs qualités. À l’est prend place le Père dans le cas mithriaque, et le Vénérable Maître dans le cas maçonnique.
Enfin, la symbolique de la mort et de la renaissance rapproche également les deux traditions. Dans On Mithraism and Freemasonry, article publié dans la revue Heredom, Russell mentionne que plusieurs mithraea contenaient une cavité dans le sol où était placé un sarcophage renfermant le corps du frère symboliquement décédé. De la même manière, les initiations maçonniques comme mithriaques — et, plus largement, la plupart des initiations dans les diverses traditions — sont précédées d’une mort symbolique du néophyte, qui renaît en laissant derrière lui sa vie profane. En d’autres termes, dans les deux cas, l’initié est natus et renatus au sein de la communauté mystique.
In vino veritas
L’un des moments forts du culte de Mithra est le banquet rituel. Ce sacrement commémore un épisode mythologique que l’on retrouve sur de nombreux reliefs d’origine perse, où Mithra et le dieu Sol célèbrent leur rencontre par un repas pris sur la peau du taureau sacrifié, assistés par Cautès et Cautopatès. Cet événement faisait partie intégrante du rituel pratiqué par les adeptes du dieu solaire dans les temples mithriaques[5]. Les rôles de Mithra et du Soleil étaient assumés par le Père de la communauté et l’Héliodrome, tandis que l’ensemble de la communauté participait au banquet. Les initiés des degrés inférieurs — comme les apprentis chez les francs-maçons — avaient pour tâche d’assister leurs frères. [cefrit001155]
De la même manière, nous, francs-maçons, concluons nos travaux par un banquet, organisé cette fois hors du temple, dans une salle annexe ou en plein air. S’il est vrai que, dans le rituel mithriaque, certains aliments possédaient une valeur symbolique — au moins le vin et le pain, qui représentent la chair et le sang du Taureau sacré —, on consommait également toutes sortes de mets, notamment de la volaille.
Au-delà de la dimension sacrée, les agapes mithriaques comme maçonniques étaient et demeurent un moment de convivialité, où la nourriture et le vin nourrissent la camaraderie et renforcent les liens de fraternité.
Des degrés, des qualités, des gestes et des expériences
Alors que la Franc-maçonnerie contemporaine ne comporte que trois degrés initiatiques principaux, les communautés mithriaques en reconnaissaient jusqu’à sept, correspondant aux sept sphères gouvernées par sept divinités qui guidaient les initiés sur le chemin de la perfection. Ces degrés étaient : Corax, le corbeau ; Nymphus, la jeune fiancée ; Miles, le soldat ; Leo, le lion ; Persa, le Perse ; Heliodromus, le coursier du Soleil ; et enfin Pater, le père de la communauté.
Dans les deux traditions, toutefois, l’exigence première reste l’intégrité morale : on n’accède pas aux mystères sans être jugé digne. Le mithraïsme romain s’inscrivait d’ailleurs dans les grands courants philosophiques de son temps — néoplatonisme et stoïcisme — auxquels s’ajoutait l’empreinte des traditions orientales, notamment persanes, qui avaient introduit le culte dans l’Empire[6]. De manière analogue, les loges maçonniques imposent à leurs candidats d’être des hommes « de bonnes mœurs », exempts de toute tache d’immoralité, quelle que soit la manière dont ces termes sont interprétés ou mesurés. [dxretr000151] À ce critère moral s’ajoute un autre point commun entre les deux confréries : l’importance de la poignée de main. Dans le mithraïsme, ce geste est si essentiel qu’un initié est appelé syndexios, un mot grec qui signifie littéralement « celui qui a serré la main »[7]. On retrouve ce symbole dans un relief célèbre de Nemrut Dağı, en Turquie, daté du Ier siècle avant J.-C., où le roi Antiochos est représenté serrant la main de Mithra. Chez les francs-maçons, la poignée de main revêt également une fonction distinctive : par ses variantes discrètes, elle permet aux frères de se reconnaître sans déclarer verbalement leur appartenance.
Le secret qui entoure les mystères, tant mithriaques que maçonniques, participe de la même logique. L’initié s’engage à ne rien divulguer, et dans l’Antiquité, c’était Mithra lui-même qui garantissait ce serment. Mais il ne s’agit pas seulement d’une règle de silence : le cœur de l’initiation réside moins dans les mots ou les gestes que dans l’expérience elle-même, dans l’effet transformateur de la cérémonie sur le candidat. Comme l’ont suggéré Porphyre dans L’Antre des Nymphes et Apulée dans L’Âne d’or, l’initiation est avant tout une métamorphose intérieure, un passage qui bouleverse l’âme plus qu’il ne transmet un simple savoir codifié.
Naturellement, la franc-maçonnerie spéculative se distingue profondément du culte solaire d’origine persane. Douze siècles les séparent, et la première naît dans un contexte historique et géographique très particulier qui imprègne chacun de ses aspects formels tout en voilant ses origines. Pourtant, malgré ces différences, la Franc-maçonnerie demeure aujourd’hui le plus grand représentant d’une tradition fondée sur l’égalité et la fraternité, liant ses membres dans une chaîne ininterrompue qui traverse le temps, du passé vers l’avenir.
References
- Israel Campos Méndez (2021) El primer testimonio mitraico.
La irrupción del dios Mitra en la historia está directamente relacionada con la presencia de población indo-aria asentada entre los hurritas de Mitanni y su inclusión en un tratado de paz entre este reino y el imperio hitita a mitad del siglo XIV A.N.E. El sentido de su mención y la funcionalidad quedesempeña en el contexto del tratado parecen prefigurar las característicasque están en el origen del papel desempeñado por esta divinidad tanto en el panteón védico, como posteriormente en el iranio-zoroastriano. Mitra apareceen relación con un grupo de divinidades que definen el panteón relevantede la posterior religión védica y su vinculación con Varuna estableciendouna pareja, tendrá también su correlación con Asura en el ámbito iranio.La importancia de este texto ha sido relevante para establecer no solo laruta, sino la primera configuración de estas poblaciones indo-iranias que seestán haciendo presentes en la zona de la Alta Mesopotamia en paralelo asu introducción en el valle del Indo. Nos proponemos con esta investigación profundizar en el análisis de la información que este texto puede ofrecernosen relación con el contexto en el que se pudo gestar la primera aparición pública de Mitra, para tratar de responder más claramente a dos preguntas:quiénes fueron estos primeros individuos que dan protagonismo a esta divinidad y con qué finalidad lo hicieron. El poder conocer las características de este primer documento se convierte en un aspecto básico para establecer el punto de partida de cualquier estudio en profundidad del culto mitraico.
↑ - The New Mithraeum (2020) The origins of Mithraism, between the East and the West ↑
- David Ulansey (1991) The Origins of the Mithraic Mysteries. Cosmology & Salvation in the Ancient World. In the centuries following the conquests of Alexander the Great the dramatic unification of the Mediterranean world created exceptionally fertile soil for the growth of new religions. Christianity, for example, was one of the innovative religious movements that arose during this time. However, Christianity had many competitors, and one of the most remarkable of these was the ancient Roman "mystery religion" of Mithraism. Like the other "mystery cults" of antiquity, Mithraism kept its beliefs strictly secret, revealing them only to initiates. As a result, the cult's teachings were never written down. However, the Mithraists filled their temples with an enigmatic iconography, an abundance of which has been unearthed by archaeologists. Until now, all attempts to decipher this iconography have proven fruitless. Most experts have been content with a vague hypothesis that the iconography somehow derived from ancient Iranian religion. In this groundbreaking work, David Ulansey offers a radically different theory. He argues that Mithraic iconography was actually an astronomical code, and that the cult began as a religious response to a startling scientific discovery. As his investigation proceeds, Ulansey penetrates step by step the mysteries concealed in Mithraic iconography, until finally he is able to reveal the central secret of the cult: a secret consisting of an ancient vision of the ultimate nature of the universe. Brimming with the excitement of discovery--and reading like an intellectual detective story--Ulansey's compelling book will intrigue scholars and general readers alike. ↑
- J. R. Russell (1996) On Mithraism and Freemasonry ↑
- M. Clauss (1990) The Roman cult of Mithras ↑
- Robert Turcan (1975) Mithras platonicus. Recherches sur l'hellénisation philosophique de Mithra. Robert Turcan, Mithras Platonicus. Recherches sur l'hellénisation philosophique de Mithra. Leiden, E. J. Brill, 1975. 24 x 15,5, xi + 145 p., 5 pi. d'illustr. h. t., 2 index (Études préliminaires aux religions orientales dans l'Empire romain, t. 47). Dans ce petit livre, élégant par la présentation comme par le contenu, R. Turcan s'est proposé de mettre en lumière divers témoignages de l'interprétation philosophique, principalement platonicienne, de la figure et du culte de Mithra. Voici les plus importantes données littéraires qui permettent de suivre le cheminement de l'entreprise : 1º Posidonius considéré comme la source d'une phrase de Plutarque (Vie de Pompée, 24, 7) sur les pirates ciliciens dévots de Mithra (même si la caution de Posidonius — à supposer qu'il s'agisse effectivement de lui — donne à penser, on conviendra que l'interprétation philosophique est encore plus que discrète dans ce témoignage) ; 2° une note de Plutarque encore (De Iside, 46) sur Mithra « médiateur » entre le Bien et le Mal, dont la source, inconnue, ne serait en tout cas pas antérieure à l'époque hellénistique ; 3° deux auteurs obscurs, de date incertaine, Euboulos et Pallas, connus sur ce point par Porphyre, qui, eux, pratiquent indiscutablement l'interpretatio Platonica en donnant Mithra pour « créateur et père de toutes choses » ; 4° une notation de Celse, le polémiste antichrétien (Origène, C. Cels., VI, 22), sur un symbole astral usité dans l'initiation de Mithra, à savoir l'échelle à huit portes ; 5° le célèbre Antre des Nymphes de Porphyre, le plus riche et le plus étendu de tous ces textes, qui se réclame sur Mithra d'Euboulos, de Numénius et de Cronius, et évoque différents symboles, rites et grades du culte mithriaque ; 6° une page de Firmicus Maternus (De errore, 5, 1-3) décrivant et dénonçant une spéculation persique sur le feu mâle (Mi hra) et le feu femelle (qu'il faudrait identifier à la déesse Anâhitâ). Quant à la 7e porte de ce klimax heptapylos, comme dit R. Turcan, qui ouvre sur l'empereur Julien, c'est, si l'on peut dire, une fausse fenêtre ; car l'argumentation est ici entièrement négative, et toute appliquée à montrer que le discours de cet auteur Sur le Soleil-Roi n'a rien à voir avec le mithriacisme. L'énumération que l'on vient de lire ne donne qu'une faible idée de la richesse de ces pages : elles abondent en rapprochements ingénieux, en analyses de textes difficiles, en éclaircissements philologiques toujours intéressants sur le détail d'une phrase grecque ; elles témoignent d'une maîtrise enviable de la philosophie et de la religion grecques, et d'une familiarité plus impressionnante encore avec la littérature de l'Iran ancien ; de multiples travaux modernes relatifs à ces deux domaines sont discutés et critiqués (on regrettera à cet égard l'absence d'une bibliographie récapitulative, qui était indispensable pour l'identification des « op. cit. » et « ibid. » incessants et des sigles souvent mystérieux). Non seulement les textes sont interrogés, mais aussi, à très juste titre, les témoignages archéologiques et numismatiques. Et cette masse d'informations et de discussions savantes passe parfaitement la rampe grâce à une plume alerte, à laquelle on ne trouve à redire que des répétitions sans nécessité (une même phrase, assez plate, de Bouché-Leclercq est par exemple citée deux fois à peu d'intervalle, p. 8, n. 54, et p. 19) et quelque complaisance pour l'inutile jargon des spécialistes (p. 126 : l'« isiasme » et le « culte métroaque » ; sancta simplicitas !) ou pour la périphrase tantôt raffinée (p. 127 : les « universitaires galiléens », où l'on devine l'allusion savante au traité de Julien Contre les Galiléens), tantôt équivoque (« l'Apaméen » pour désigner Posidonius, mais également, à aussi juste titre, Numénius). Ce qui, au-delà de ces broutilles, pourrait inquiéter (mais ne laisse pas, en même temps, de stimuler), c'est la part inusitée que cet ouvrage fait à l'hypothèse, parfois travestie en certitude. Un seul exemple. On connaît la célèbre page d'Eusèbe (Hist, ecclés., VI, 19, 8), selon laquelle Porphyre aurait énuméré différents auteurs païens, parmi lesquels Numénius et Cronius, fréquentés par le chrétien Origène ; c'est à partir de quoi Bidez avait conjecturé que Porphyre, semblant parler de visu, aurait peut-être visité la bibliothèque d'Origène à Cesaree ; or, sous la plume de R. Turcan, cette suggestion perd toute nuance dubitative et s'amplifie : Porphyre profitait de la bibliothèque de Cesaree, davantage, il y « recopiait des extraits » de Numénius (p. 41-42, 61, 64) ! On touche là à l'épineux problème des deux Origène, qu'éclaireront certainement les travaux, actuellement (novembre 1977) sous presse, de P. Nautin et R. Goulet. D'autre part, mais cette fois avec la réserve qui s'impose, R. Turcan suppose (sur la foi d'un détail très mineur de vocabulaire, qui avait pourtant frappé Cumont) que Porphyre ne connaît les travaux d'Euboulos sur Mithra qu'à travers Numénius (p. 26-27 et 77-80) ; mais est-ce bien vraisemblable ? car, parmi les données d'Euboulos qu'aurait ainsi acheminées Numénius, figure la notion de Mithra πάντων ποιητής καὶ πατήρ, qui, comme l'observe excellement R. Turcan, fait écho à la célèbre formule du Timée 28 c ; mais on sait par ailleurs (et R. Turcan, qui relève ce point, mieux que personne) que Numénius dissociait les fonctions de Père et de Démiurge, au point d'appeler ce dernier « Fils » (fgt 21 des Places) ; dans ces conditions, même en tenant compte que le Père n'est pas pour Numénius celui de l'univers, on doit tenir pour improbable que cet auteur ait fait un sort positif à la notation d'Euboulos, qui ne pouvait que le heurter, tout de même que, par exemple, un théologien chrétien aurait mal supporté le nom de Père appliqué au Verbe. Jean PÉPIN ↑
- Richard Gordon (2016) Den Jungstier auf den goldenen Schultern tragen. Mythos, Ritual und jenseitsvorstellungen im Mithraskult ↑