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Notitia

MYSTERIA MITHRAE

Une mystique au service de l'Imperium. In memoriam Alain Daniélou.
Jorge Gallo durante su iniciación.

Jorge Gallo durante su iniciación.
Samuel Farrand

 
7 Aug 2026
Originally in Antaios 4: Mysteria Mithrae, 1994, pp. 16–23.

En guise d’introduction

À l’issue d’un séminaire international, tenu au printemps 1978 à Rome et Ostie, capitales du Mithriacisme ancien, les chercheurs réunis publièrent un document final que nous considérons comme une base de travail commode : « Le mithraïsme romain est une religion de type mystique, une structure à mystères, fondée sur un dieu qui traverse une “histoire” et une vicissitude, bien que non conçu comme mourant mais comme invictus, divinité qui établit pour l’homme une perspective intra-cosmique et une perspective extra-cosmique, exprimées par un symbolisme relié au thème de la fertilité, à l’intérieur d’une structure initiatique fonctionnant dans une espèce particulière de sanctuaire, sur la base du principe ésotérique. Cette structure à mystères se déploie dans une perspective plus proprement mystériosophique, fondée sur l’idée d’une carrière de l’âme, à l’intérieur d’un cosmos conçu non comme une prison, mais comme un escalier que l’âme doit gravir et dépasser, pour accéder, au-delà des sept sphères planétaires, au niveau transcendant d'Aeternitas (des étoiles fixes) auquel renvoie la huitième porte mentionnée dans le texte fameux de Celse. C’est donc une mystériosophie qualifiée, non pas d’anti-cosmique, mais au contraire de cosmosophique, c’est-à-dire une mystériosophie impliquant une vue positive du cosmos, bien que, comme dans toutes les espèces de mystériosophie, dans le contexte d’une carrière ou histoire de l’âme. La manière de vivre du mithriaste s’exerce dans ce monde-ci, lequel à son tour se situe par rapport à un autre monde, de telle façon que le mithraïsme, sans être un culte public, ni officiel, sans être en continuité avec les vieux cultes naturistes (Osiris, Attis, etc.) qui ont évolué vers le mysticisme, peut remplir, paradoxalement, une fonction publique et officielle, créant une sympathie réciproque avec le pouvoir impérial et le culte officiel du Soleil. » 1

Tous les termes utilisés dans ce texte sont importants, à commencer par « mystique » (du grec mustikos : « qui concerne les mystères ». Musterion étant le mystère, la chose secrète, la cérémonie religieuse secrète. Les Chrétiens utiliseront ce terme païen pour désigner leurs mystères : Incarnation, sacrement du baptême, etc.), que l’on pourrait définir, pour l’Antiquité, comme une « expérience d’une interférence participée et graduée des trois niveaux, humain, cosmique et divin » 2. Mystère est également fondamental dans le cadre de notre étude car le Mithriacisme comporte un rite initiatique, volontairement subi, et donc résultat d’un choix strictement individuel, ayant pour but d’atteindre, par l’expérience du Sacré, une transformation intérieure. Le Mithriacisme peut donc être qualifié de « mystérique ».

En effet, il faut faire la distinction, dans l’Antiquité païenne, entre les simples mystiques épisodiques et institutionnelles (Dionysisme, Ménadisme) où la personne est entheos, c’est-à-dire possédée par le Dieu, et les cultes mystériques, comportant une initiation personnelle, un rituel ésotérique, concernant un Dieu qui disparaît et revient, le tout donnant lieu à des espérances de salut post mortem (sotériologie) 3. Pour être encore plus précis, nous définirons le Mithriacisme comme une mystériosophie, c’est-à-dire qu’aux vicissitudes connues par Mithra correspondent celles vécues par l’âme divine ou céleste (le pneuma des Gnostiques).

Alors que chez les Orphiques, chez Platon, l’âme subit une chute dans la matière — c’est le fameux sôma/sèma (le corps est un tombeau pour l’âme) —, dans le Mithriacisme, celle-ci doit gravir une échelle cosmique de sept portes (sept planètes, sept grades). Le Mithriacisme est une cosmosophie puisque la doctrine conçoit le cosmos comme créé et régénéré par l’acte salvateur de Mithra, la Tauroctonie, et qu’il existe une possibilité de salut (ascension dans l'aeternitas). La pensée mithriaque n’est par conséquent ni anti-cosmique, ni anti-somatique.

Un Dieu venu d’Orient

Mithra est un Dieu indo-iranien, représentant l’amitié, l’accord tant social que cosmique, le contrat. En indien védique, Mitra signifie « ami, alliance », en persan avestique Mithra est le contrat. Notre Mithra est donc une divinité cosmique provenant de l’aire orientale du domaine indo-européen. Il semble peu probable qu’il remonte à la période commune des Indo-Européens : voir à ce sujet la note de Jean Haudry.

Dieu défenseur de la Bona Fides, de la vérité et du matin lumineux, Mithra est attentif aux créatures, veille sur les fidèles. Il est le garant de l’ordre social et cosmique, il soutient le ciel et la terre. En Inde, Mitra est associé à Varuna, face antithétique et complémentaire de la souveraineté. Mitra représente l’aspect juridico-sacerdotal, bienveillant et conciliant, lumineux, proche de tous : c’est le Dieu-ami. En Iran, Mithra est sauveur et solaire, Dieu du Bien, de l’accord et du serment. Il est la divinité tutélaire des rois achéménides, associé à Ahura-Mazda 4.

Ce culte syncrétique se répand en Asie Mineure à l’époque hellénistique. Il fait son entrée dans l’Empire romain grâce aux 20 000 pirates ciliciens faits prisonniers par Pompée en 67 AC et répartis en Italie. Nous savons par Plutarque que ces pirates vaincus pratiquaient un culte secret, d’où dériveraient nos mystères. Le culte mithriaque est donc né dans un milieu hostile à Rome, chez des « terroristes » organisés en groupes clandestins.

La première allusion au culte constitué — et donc distinct de celui des pirates comme de celui d’Asie Mineure — remonte au règne de Domitien (81-96 PC), où des adeptes sont déjà dans l’entourage impérial. La transmission du culte (et sa mutation) en Occident est donc mal connue et controversée. R. Turcan a publié un ouvrage fondamental sur l’hellénisation philosophique de Mithra : il semble en effet qu’il y ait eu intégration, par des milieux platoniciens, de doctrines iraniennes. Il est vrai que Zoroastre et les Mages jouissaient d’un prestige certain auprès de l’Académie et il est même possible que Platon ait été influencé par la Perse 5.

Le mythe

Le mythe de Mithra, fruit d’un syncrétisme gréco-persan, est abondamment représenté sous diverses formes : sculpture, gravure, peinture. Il est mieux connu par les représentations figurées que par la littérature, d’où un certain nombre de lacunes 6. On peut néanmoins le résumer comme suit.

À l’origine, émerge du Chaos le Dieu Saturne, puis apparaissent le Ciel et la Terre, portés par Atlas. Jupiter succède à son père Saturne et il reçoit pour ce faire le foudre, arme qu’il utilise pour terrasser les Géants anguipèdes, les agents du Mal qui veulent s’emparer du monde. Malgré la victoire de la Lumière, l’esprit mauvais continue à mettre le cosmos en danger en le menaçant de sécheresse et de soif.

Apparaît alors un Dieu sauveur : Mithra, miraculeusement surgi d’un rocher (pétrogène). Mithra est le responsable du cosmos qui, d’un jet de flèche, fait jaillir la source pour les bergers. Le monde est menacé par l’absence d’humidité — mythe agraire ! — ; passée dans la Lune, qui la transmet à son tour dans un taureau, désormais détenteur de la substance vitale (sang et sperme). Mithra doit poursuivre le taureau, qui commence par lui échapper. Enfin, il parvient à le faire sortir d’une maison et le capture.

Taurophore, Mithra vainqueur entraîne sa victime dans une grotte pour la mettre à mort, sur l’ordre des Dieux, ordre transmis par le corbeau, messager du Soleil. Il immobilise l’animal en le tenant par les naseaux, enfonce le couteau sacrificiel (harpè) dans sa gorge et fait jaillir le sang, qui asperge l’univers et le revivifie. Un serpent et un chien se jettent sur le liquide vital, un scorpion ou un crabe s’attaque aux testicules de la bête. Des épis de blé sortent de la plaie et de la queue ; la végétation, les animaux alentour renaissent...

Durant la tauroctonie, Mithra fixe le Soleil, qui coopère à l’action, par le truchement d’un rayon solaire. Les Olympiens assistent au sacrifice, qu’ils ont inspiré, et qui est donc approuvé par eux. Ensuite, il y a « adoubement » par Sol de Mithra : ils se serrent la main droite au-dessus de l’autel où grillent les viandes du repas partagé sur les dépouilles du taureau. C’est la dexiôsis, signe éternel d’alliance, de contrat (en latin : dextrarum iunctio) 7.

L’image

Image centrale et constante du culte, la tauroctonie, immolation du taureau par Mithra, est l’aboutissement d’une « geste ». Franz Cumont décrit l’icône mithriaque à la perfection : « Un jeune homme appuie le genou gauche sur le garrot d’un taureau abattu sur le sol, tandis que du pied droit, posé sur le paturon, il maintient étendue en arrière la jambe droite postérieure de la victime. De la main gauche, il lui saisit une corne ou plus souvent les naseaux, et lui relève la tête, et de la droite, il lui enfonce un large coutelas au défaut de l’épaule. » 8

Mithra porte le costume asiatique (pantalon perse, bonnet phrygien), il est souvent nimbé ou radié (solaire !). Le pli de son manteau constellé d’étoiles est arrondi pour figurer le firmament. L’acte salvateur et régénérateur du cosmos est observé par Sol et Luna (principe humide dont le taureau est détenteur). Sont également figurés les quatre vents (quatre points cardinaux), les bustes planétaires et l’orbe des constellations zodiacales.

De part et d’autre de Mithra, les dadophores Cautès et Cautopatès. Cautès porte la torche levée, il représente le Soleil ascendant, la saison chaude et le solstice d’été. Le coq et le buste solaire lui sont parfois joints. Cautopatès porte la torche baissée, il représente le Soleil descendant, la saison froide et le solstice d’hiver. La chouette et le buste lunaire lui sont parfois joints.

Entre levant et couchant, entre Cautès et Cautopatès, Mithra le Médiateur fixe Sol Invictus, le regard ardent voire pathétique, dans la plus pure tradition hellénistique et orientalisante. Aiôn, Dieu léontocéphale ailé, enlacé par un serpent, représente le Temps cyclique, l’Éternité cosmique. Cette imagerie cohérente, cette « dogmatique illustrée » (R. Turcan) est identique de l’Écosse à l’Inde, dans tous les mithraea.

La doctrine

Le propre des mystères, outre le syncrétisme, la notion de salut individuel accordé par un Dieu sauveur, l’universalisme, est leur caractère ésotérique. Le néophyte prête un serment (sacramentum) et subit l’initiation, précédée de jeûne, de purifications. Au cours de son entrée dans la communauté des mystes (ceux qui savent), lui est révélé le hiéros logos, l’histoire sacrée, le mythe originel et fondateur dans ses deux interprétations, l’ésotérique et l’exotérique.

Le rituel comporte une imitatio dei, une mise à mort du vieil homme avec résurrection, renaissance spirituelle : l’initié est deux fois né. Le secret est fondamental dans ce contexte... et il a été bien gardé : nous ne possédons aucun texte complet de première main sur l’initiation mithriaque.

Religion initiatique « à temporalité cyclique et sensibilité panthéiste » (D. Aranjo), le Mithriacisme a pour point central le sacrifice magique, dans une grotte symbolisant le cosmos, de passage des saisons, du passage de l’équinoxe de printemps (21 mars dans le calendrier solaire). La nature, menacée par l’esprit mauvais, est régénérée, sauvée par un Dieu mandé par les forces cosmiques : le sang du taureau, comparable au pneuma des Stoïciens, à la vie divine qui irrigue tout, féconde la terre.

Comme le proclame une célèbre devise mithriaque : « et nos servasti aeternali sanguine fuso ». Et nous, tu nous as sauvés en répandant le sang éternel... Il s’agit donc d’une religion optimiste et dynamique, où justice coïncide avec nécessité, et à la base de laquelle on trouve, sous l’influence de courants stoïciens, de l’astrologie et de doctrines indiennes et iraniennes, l’Éternel retour au règne de Saturne.

Contrairement à l’Orphisme, au Gnosticisme, la doctrine mithriaque a eu une conception positive du cosmos, créé et/ou régénéré par le Deus salutaris, transcendé par l’initié. S’il existe un dualisme mithriaque, il s’agit en fait d’être du monde et hors du monde. On peut parler d’un dualisme « social », opposant les privilégiés (les initiés) aux autres 9. À cette opposition horizontale, il faut en ajouter une verticale, entre ce monde sublunaire du mélange et du changement et l'aeternitas, auquel mène l’échelle mithriaque.

Cette échelle à sept portes permet à l’âme de l’initié de réintégrer graduellement la lumière céleste, de redevenir feu divin après avoir refait le cycle complet des âges du monde à partir de Saturne. Le dualisme mithriaque n’est qu’une opposition verticale entre le niveau de la terre et des planètes d’une part et celui d'aeternitas d’autre part. Il ne faut y voir aucune opposition entre le ciel et la terre, aucune condamnation du cosmos ou de la matière. On pourrait définir le Mithriacisme comme un monisme vitaliste, comme un panthéisme initiatique : Mithra est solidaire de ce monde, en harmonie avec ses éléments et, en immolant le taureau, il anime le cosmos.

Le rite

Le Mithriacisme est une religion de la crypte : son culte se pratique dans ce que le farouche Tertullien (« Quoi de commun entre Athènes et Jérusalem ? ») nommait plaisamment castra tenebrarum pour les opposer aux castra lucis des Chrétiens. La grotte symbolise le cosmos (cf. Porphyre) 10. Le temple de Mithra est d’ailleurs appelé spelaeum : la tanière. Il s’agira donc d’une grotte naturelle ou reconstituée, qui servira de lieu de réunion et de salle à manger aux initiés.

Le mithraeum ou spelaeum se différencie par-là des temples païens : il est enterré alors que ces derniers sont surélevés (podium), l’autel se trouve à l’intérieur et non devant le temple, le sacrifice a lieu à l’intérieur et non à l’extérieur et enfin, l’office et le repas se pratiquent intra muros et non extra muros. C’est une véritable révolution sur le plan spirituel dans le monde antique.

La liturgie consiste en sacrifices d’animaux (mais pas de tauroctonie), en la consécration de pain, de viande, d’eau et de vin. Le repas sacrificiel couronne la cérémonie, il est précédé d’une séance d’instruction, d’explication du mythe : catéchèse et cène, ce que Tertullien appelait des imitations blasphématoires, des ingenia diaboli ! Le sacrifice a lieu le dimanche, jour du Soleil. Les fêtes les plus importantes sont évidemment les équinoxes et les solstices.

Les degrés d’initiation

Ils sont au nombre de sept, trois inférieurs (serviteurs) et quatre supérieurs (participants), en sphères croissantes de responsabilité. Cet ordre est identique dans tout l’Empire : Corax, Nymphus, Miles, Léo, Perses, Heliodromos, Pater. Ce dernier est le plus haut dignitaire, représentant de Mithra sur terre. Il défend la communauté, veille sur ses frères, recrute et initie.

L’éthique

Mithra est le Dieu de la fidélité, de l’amitié et du contrat. Il symbolise l’harmonie personnelle, sociale et cosmique. La morale mithriaque est une morale solaire, une éthique de la lumière : amour de la vérité, fidélité à la parole donnée sont centrales. Il s’agit aussi d’une religion de l’énergie car Mithra vainc le taureau grâce à sa volonté inflexible et à la force de ses bras. Ce qui lui permet de restaurer l’ordre cosmique un instant menacé par les forces du chaos, du non-être et de la mort.

Par la dexiôsis, l’étreinte des mains droites, Mithra scelle son alliance avec Sol. La main droite symbolise dans de nombreuses traditions la puissance et la volonté. Il s’agit aussi ici d’un engagement, d’une parole donnée, à laquelle une fidélité sans faille est de mise.

Le succès du Mithriacisme dans les milieux militaires surtout, mais également dans la haute administration et les milieux d’affaires, peut s’expliquer par cette sacralisation du lien fraternel et indissoluble, garanti par un serment et gage de salut. La loyauté, la fides romaine, source de bonheur et de salut dans un monde difficile, ne pouvait que séduire l’esprit juridique et moral des cadres de l’Empire romain.

Il y aurait d’ailleurs des recherches à faire quant aux liens entre éthique mithriaque et éthique féodale et/ou chevaleresque. Les points communs sont nombreux : exaltation de la notion de service, morale de l’action et de l’énergie, lutte contre le mal, nécessité de l’obéissance et d’une discipline librement consentie au sein d’une hiérarchie stricte, exaltation de l’honneur et de l’amitié, non point l’amour abstrait et universel des Chrétiens (et qui a pour corollaire obligé l’ingérence dans la vie de l’autre et la « correction fraternelle ») mais solidarité concrète à l’égard des membres de la phratrie... Enfin, la dexiôsis est aussi la garantie du secret, indispensable au sein des « loges » mithriaques 11.

Mithra et l’Imperium

Un érudit a pu écrire que le Mithriacisme a joué un rôle comparable à celui de la Franc-Maçonnerie sous la IIIe République. En effet, les « loges » mithriaques ont été très influentes dans l’armée, la finance, l’administration jusque dans l’entourage impérial 12.

Si Néron semble bien avoir été initié à des rites mazdéens lors de la visite du roi Tiridate d’Arménie, si Commode a « participé » à des rituels mithriaques... mais à sa manière, les seuls cas certains d’empereurs adeptes sont ceux d’Aurélien, de Dioclétien-Galère-Licinius (inscription de 307 PC) et de Julien 13. Mais il est vrai qu’il faut éviter de tomber, comme le fit Renan en son temps, dans un « panmithriacisme » causé par la confusion avec Sol Invictus.

Mithra, comme Apollon, Sérapis ou Jupiter, est un avatar de Sol dans ce Paganisme en mutation, caractérisé par une tendance à l’hénothéisme plutôt qu’au monothéisme. Toutes les inscriptions dédiées à Sol Invictus ne sont pas nécessairement mithriaques... mais les mithriastes sont adorateurs de Sol Invictus ! En fait, si Mithra est assimilé à Sol, l’inverse n’est pas toujours vrai. Il existe donc plusieurs niveaux dans le culte solaire.

En outre, l’origine perse du Mithriacisme — et la Perse est l’ennemi géopolitique de Rome —, son caractère individualiste et initiatique (voire son absence d’œcuménisme), son ésotérisme — Mithra a toujours été un Dieu secret —, ont fait que les empereurs, s’ils ont discrètement appuyé les loges, s’ils ont fait preuve à leur égard d’une neutralité bienveillante, ne lui ont accordé qu’une reconnaissance officieuse. Mais les mithriastes en demandaient-ils davantage, eux qui célébraient leurs rites jusque dans le camp de la garde prétorienne, au centre de l‘Urbs ? Le destin des mithriastes dans l’Imperium semble bien d’être à la fois partout et nulle part, au centre et à la périphérie.

La survie

Mithra est toujours honoré de nos jours, du Rhin à l’Indus. Un prince russe de la Belle Époque ne fit-il pas construire un mithraeum à Lugano ? Le marquis Folco de Baroncelli-Javon, poète camarguais, félibre et ami de Montherlant, ne voulut-il pas célébrer un taurobole sur la plage des Saintes-Maries-de-la-Mer, au grand scandale des Catholiques locaux ?

Une Anglaise a même publié une étude fouillée sur les références mithriaques de Tolkien, qui aurait voulu faire du Seigneur des Anneaux une sorte d’Ancien Testament mithriaque destiné à sa propre religion... 14 Et puis le culte est pratiqué, sans interruption depuis l’Antiquité, par des Zoroastriens, notamment les Kshnums, société initiatique zoroastrienne de Bombay... 15

Célébré par les écrivains, notamment par Alain Daniélou dont les Contes du Labyrinthe sont un véritable bréviaire mithriaque, le Dieu pétrogène demeure fidèle à sa mission, sous le Soleil d’un éternel présent.

Quand redeviendrons-nous mithriastes ?

Christopher GERARD

Solstice d’été 1994

Notes

1 U. Bianchi (éd.), Mysteria Mithrae, Brill, Leiden, 1979, p. XVI-XVII. Désormais cité M.M. À Mithraïsme, mithraïque et mithraïste, nous préférons Mithriacisme, mithriaque et mithriaste.

2 M.M., p. 873-879.

3 Sur ce passionnant sujet, lire W. Burkert, Les Cultes à mystères dans l’Antiquité, Belles Lettres, Paris, 1992, p. 13-22 et 81-103.

4 R. Turcan, Mithra et le mithriacisme, Belles Lettres, Paris, 1993, p. 11-23. Ouvrage désormais cité Turcan.

5 R. Turcan, Mithras platonicus. Recherches sur l’hellénisation philosophique de Mithra, Brill, Leiden, 1975.

6 Lire aussi la discussion générale qui clôt les M.M., p. 849-870, où l’érudit Gordon parle même de « bricolage » mythico-religieux.

7 L. A. Campbell, Mithraic Iconography and Ideology, Brill, Leiden, 1968.

8 R. Turcan, Les Cultes orientaux dans le monde romain, Belles Lettres, Paris, 1989, p. 217-227.

9 Turcan, p. 47.

10 M.M., p. 873-884 ; H. Lavagne, « Importance de la grotte dans le Mithriacisme en Occident », in Études Mithriaques. Actes du IIe congrès international de Téhéran (septembre 1975), Brill, Leiden, 1978, p. 271-278. Ouvrage désormais cité E.M. Voir aussi la grotte de Zoroastre et celle où Mithra attire le taureau avant de le tuer.

11 M. Le Glay, « La Dexiôsis dans les Mystères de Mithra », in E.M., p. 279-302.

12 M. Clauss, Cultores Mithrae. Die Anhängerschaft des Mithras-Kultes, Stuttgart, 1992.

13 Nous ne suivons pas R. Turcan, qui nous semble hypercritique. Voir à ce sujet W. Belardi, « Il Mithraismo occidentale e i suoi rapporti con il politico », in M.M., p. 385-387. Et M. Simon, « Mithra et les empereurs », in M.M., p. 411-428. Enfin P. Athanassiadi-Fowden, Julian and Hellenism, Oxford, 1981, p. 52-88.

14 E. Allen, « Persian Influences in J. R. Tolkien’s The Lord of the Rings », in The Transcendent Adventure. Studies of Religion in Science Fiction/Fantasy, Westport, Londres, 1985.

15 E. Zolla, « Le Soleil dans la crypte », in FMR 14, 1988, p. 58.

References

  1. Multiple authors & Ugo Bianchi (1979) Mysteria Mithrae, pp. XVI–XVII 
  2. Ibid., pp. 873–879 
  3. Francesco Massa (2023) Les Cultes à mystères dans l’Empire romain. Païens et Chrétiens en compétition, pp. 13–22 et 81–103 
  4. Robert Turcan (1993) Mithra et le Mithriacisme, pp. 10–23 
  5. Robert Turcan (1975) Mithras platonicus. Recherches sur l'hellénisation philosophique de Mithra 
  6. Lire aussi la discussion générale qui clôt les M.M., p. 849-870, où l'érudit Gordon parle même de « bricolage » mythico-religieux. 
  7. Leroy A. Campbell (1968) Mithraic Iconography and Ideology 
  8. Robert Turcan (1989) Les Cultes orientaux dans le monde romain 
  9. Robert Turcan (1993) Mithra et le Mithriacisme, p. 47 
  10. M.M., p. 873-884 ; H. Lavagne, « Importance de la grotte dans le Mithriacisme en Occident », in Études Mithriaques. Actes du IIe congrès international de Téhéran (septembre 1975), Brill, Leiden, 1978, p. 271-278. Ouvrage désormais cité E.M. Voir aussi la grotte de Zoroastre et celle où Mithra attire le taureau avant de le tuer. 
  11. M. Le Glay. La Dexiôsis dans les Mystères de Mithra », in E.M., p. . 
  12. Manfred Clauss (1992) Cultores Mithrae. Die Anhangerschaft Des Mithras-Kultes 
  13. Nous ne suivons pas R. Turcan, qui nous semble hypercritique. Voir à ce sujet W. Belardi, « Il Mithraismo occidentale e i suoi rapporti con il politico », in M.M., p. 385-387. Et M. Simon, « Mithra et les empereurs », in M.M., p. 411-428. Enfin P. Athanassiadi-Fowden, Julian and Hellenism, Oxford, 1981, p. 52-88. 
  14. E. Allen, « Persian Influences in J. R. Tolkien's The Lord of the Rings », in The Transcendent Adventure. Studies of Religion in Science Fiction/Fantasy, Westport, Londres, 1985. 
  15. E. Zolla (1998) Le Soleil dans la crypte 
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